La France a-t-elle déjà perdu la bataille de l’IA ?

À lire avec la voix de Stallone : « plus de puces, plus de data, plus de milliards, le maître du monde ».

Je viens de regarder le dernier numéro du Dessous des Cartes sur Arte consacré à l’intelligence artificielle. Et honnêtement, ça fait mal. Pas mal comme quand on se cogne le petit orteil contre la p’tite table après avoir marché sur un légo. Mal comme quand on réalise qu’on a peut-être raté le train. Définitivement.

Le constat qui pique

Les chiffres sont brutaux.

En 10 ans, les États-Unis ont investi 335 milliards de dollars dans l’IA. La Chine suit.

Et nous ? La France arrive en 8ème position, coincée entre l’Inde et la Corée du Sud.

Côté brevets, c’est encore plus violent : en 2010, 40% des brevets IA étaient américains. En 2023, ils ne représentent plus que 14%… parce que la Chine est passée de 10% à 70%. Vous avez bien lu : 70%.

Pendant ce temps, la Russie — dont Poutine déclarait en 2017 que celui qui maîtriserait l’IA serait « le maître du monde » — n’a développé que 3 modèles d’IA à grande échelle depuis 2017. Les États-Unis ? 161. La Chine ? 127. L’Union Européenne ? 41.

Voilà où nous en sommes.

La guerre des puces : un combat auquel on n’est même pas invités

Au cœur de cette bataille, il y a NVIDIA. Une entreprise qui vaut aujourd’hui plus de 4 000 milliards de dollars. Plus que n’importe quelle autre société au monde.

Pourquoi ? Parce que ses puces GPU sont devenues indispensables pour faire tourner les programmes d’IA.

Que fait l’Europe dans tout ça ? On regarde. On commente. On régule. Les États-Unis et la Chine se livrent une guerre commerciale féroce sur les semi-conducteurs. Washington interdit l’exportation de puces performantes vers la Chine. Pékin réplique en bloquant l’exportation de gallium et germanium vers les États-Unis. Taïwan, avec TSMC qui détient 70% du marché mondial des puces haute performance, est au centre de toutes les tensions géopolitiques.

L’Europe est LA grande absente des discussions.

La question, au fond, est de se demander si l’Europe peut encore entrer dans la bataille. J’avais entendu une interview du président Macron qui disait à juste titre que nous avons perdu la bataille du Cloud, essayons de ne pas perdre l’IA.

Il y a quelques temps, nous avions Deepseek, LLM chinois, qui disait avoir réussi à faire mieux que ChatGPT pour bien moins cher. C’est l’argument qu’on entend partout. DeepSeek, la startup chinoise, aurait développé un modèle comparable à ChatGPT pour seulement 5-6 millions de dollars. La preuve que David peut battre Goliath ! Un vrai espoir pour les acteurs qui n’ont pas les moyens financiers mais ont l’intelligence pour compenser.

« DeepSeek prouve qu’on peut faire pareil pour moins cher ! »

Sauf que… c’est faux ! Ou en tout cas, très trompeur.

J’ai creusé le sujet et voilà ce que j’ai trouvé : le chiffre de 5-6 millions correspond uniquement au coût GPU du pré-entraînement final. C’est comme si je vous disais que ma maison m’a coûté le prix de la peinture.

Selon SemiAnalysis, une firme d’analyse spécialisée, les dépenses totales de DeepSeek atteindraient 1,6 milliard de dollars. Ils auraient accès à environ 50 000 GPU Hopper, dont 10 000 H800 et 10 000 H100. Leurs ingénieurs seraient payés plus de 1,3 million de dollars par an. On est loin du garage de Steve Jobs 😜.

Pour autant, DeepSeek a fait des innovations architecturales réelles. Les coûts d’utilisation de leur modèle sont effectivement bien inférieurs aux concurrents américains mais le narratif du « on peut concurrencer OpenAI avec le budget d’une PME », c’est clairement du storytelling. Du bon storytelling chinois qui a fait perdre 600 milliards de capitalisation à NVIDIA en une seule journée quand même.

Alors quoi ? On abandonne ?

C’est la question du siècle et honnêtement, je n’ai pas de réponse.

Ce qui est certain, c’est que sur les couches fondamentales — les modèles massifs, les puces, les datacenters, le cloud — la bataille est probablement perdue. Même notre champion Mistral ou Hugging Face tournent pour entrainer les modèles, pour le moment, sur des serveurs aux US. Ils font le nécessaire pour construire des Data Centers en France mais en attendant…

On ne rattrapera pas 335 milliards d’investissements américains avec nos moyens actuels. On n’aura pas notre NVIDIA.

Mais est-ce que ça veut dire qu’on n’a aucune carte à jouer ?

L’IA devient une commodité

Les modèles de fondation se banalisent. Demain, la valeur ne sera plus dans le modèle lui-même, mais dans ce qu’on en fait. L’orchestration. L’intégration métier. La personnalisation. L’expérience. Le Context Engineering.

Une entreprise française ne va pas se faire accompagner par OpenAI pour transformer ses processus. Elle a besoin d’acteurs locaux qui comprennent son contexte, parlent sa langue, connaissent ses contraintes réglementaires. C’est exactement ce qu’on fait chez Reboot depuis 2023 et pas un peu, à fond !

Mais plus que cela : cet accompagnement s’accompagne d’un savoir-faire, d’une expertise et surtout d’une vision de l’expérience IA. L’expression est lâchée ! Ce que nous avons à faire aujourd’hui, c’est de proposer une stratégie claire, simple, évidente aux organisations.

C’est exactement pour cela qu’on a monté notre start-up Lamalo qui contient nos produits en cours de commercialisation dont Sp0ton (Plateforme IA centralisée, sécurisée et surtout scalable), Tadikoa (une fusion entre Plaud et Fireflies) ou encore DataLlamalist (bye bye PowerBI&Co).

Ne vous inquiétez pas, on vous dévoilera tout d’ici quelques semaines. Vous n’allez plus en pouvoir de nous tellement vous allez entendre parler de ce qu’on fait !

Mais revenons à nos moutons.

L’Europe possède quelque chose que ni les États-Unis ni la Chine n’ont : une régulation crédible. L’AI Act crée des normes que les acteurs mondiaux doivent respecter pour accéder à notre marché de 450 millions de consommateurs. On peut voir ça comme un handicap (« on régule au lieu d’innover »).

On peut aussi le voir comme un positionnement différenciant : une IA plus respectueuse de la vie privée, plus transparente, plus sobre énergétiquement.

Ce qui m’inquiète vraiment au fond, ce n’est pas tant le retard technologique que le défaitisme ambiant. Si les entrepreneurs français partent du principe que c’est perdu, alors oui, ce sera perdu. La prophétie devient auto-réalisatrice. L’autre risque, c’est de se tromper de combat. Vouloir créer un « ChatGPT français » est peut-être une impasse même si c’est aussi nécessaire d’avoir notre champion. En revanche, construire un écosystème d’intégrateurs, de spécialistes métier, de solutions souveraines pour des secteurs sensibles — ça, c’est atteignable.

Clairement, la France ne sera pas le « maître du monde » de l’IA mais elle peut être autre chose qu’un simple consommateur de technologies américaines et chinoises. Il y a un espace entre dominer et disparaître. C’est dans cet espace que nous devons nous battre avec lucidité sur nos faiblesses, avec confiance sur nos atouts et surtout, avec l’urgence d’agir maintenant parce que dans 5 ans, il sera trop tard pour se poser la question.

Sources :

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